Carolina Bonfim est enseignante au sein de la section Architecture d’intérieur à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc Liège. Son projet de recherche, La dernière archive, vient d’être sélectionné par le FRArt parmi onze autre projets. Présentation de l’enseignante et de son projet au travers d’une interview.

 

Le Fonds de la Recherche en Art (FRArt) du FNRS est un instrument qui permet de financer des projets de recherche en art menés par des artistes-chercheurs à titre individuel ou collectif, en dehors du doctorat, validés par une ou plusieurs Écoles Supérieures des Arts (ESA). De création récente, le FRArt fait suite aux financements précédemment distribués par l’asbl Art/Recheche.

Pour la troisième fois depuis la création de ces bourses de recherche en 2016, notre ESA a soutenu des candidat·e·s, après une première étape de sélection interne. Et pour la première fois, un projet que l’ESA a présenté a été sélectionné ! Carolina Bonfim fait partie des onze artistes ou collectifs d’artistes dont le projet de recherche a été retenu. L’ESA lui présente ses chaleureuses félicitations et se réjouit de pouvoir bientôt l’accueillir pour un workshop ! Elle assure depuis septembre 2020 un cours d’actualités culturelles en Architecture d’intérieur

 

Qui est Carolina Bonfim ?

Carolina Bonfim est une artiste, enseignante et chercheuse née à São Paulo et basée à Bruxelles. Centrée sur la question des archives immatérielles, sa pratique se base sur le développement et la mise en œuvre de modes expérimentaux de transmission et de traduction. Au cours de ces dernières années, elle a mené à bien différents projets, qui ont en commun l’établissement d’un dialogue étroit avec la pensée critique. Elle a obtenu son doctorat en Art et sciences de l’art à l’Université Libre de Bruxelles et à l’ENSAV La Cambre en 2020. Sa thèse portait sur le corps en tant qu’archive vivante.

 

Son projet : « La dernière archive »

Vous souvenez-vous de cette image ? En septembre 2018, un incendie ravage le Musée national de Rio de Janeiro. La collection est partie en fumée et le bâtiment ruiné. De ce côté-ci de l’Atlantique, on se doute à peine de la richesse du patrimoine que contenait ce musée : collections d’ethnologie, d’archéologie, de sciences naturelles, mais aussi d’antiquités méditerranéennes… Carolina n’a jamais eu l’occasion de voir ce musée. Et se pose la question “comment une personne qui n’est jamais allée dans ce musée pourrait accéder à un patrimoine qui n’existe plus ?” En tant qu’artiste, elle veut contribuer à l’inventaire de la collection disparue, considérant qu’il n’y a pas que les documents scientifiques qui sont des sources pour “réactiver” les objets du musée.

 

Rencontre avec Carolina Bonfim

Peux-tu retracer le parcours qui t’a conduit vers la recherche-création ?
En fait, la recherche a été présente dès le début de mon parcours. J’ai commencé mes études à Sao Paulo et j’ai obtenu dès la première année une bourse de recherche dans une filière pratique en art. Ma première formation était en arts du spectacle puis j’ai poursuivi avec les arts visuels. C’est pour ça que le corps est mon outil de travail, et le résultat n’est pas de toujours de l’art visuel. J’ai ensuite fait le master et le doctorat, en développant une pratique réflexive. Je travaille sur et avec la pratique artistique. Le projet FRArt est tout à fait dans la continuité. Aujourd’hui, je suis chercheuse-artiste-enseignante. Je ne peux pas voir ma pratique autrement que comme cet amalgame de rôles.

 

Est-ce que cette continuité porte aussi sur les sujets sur lesquels tu travailles ?
Le grand sujet de mon travail – et aujourd’hui, je vois ça de manière plus claire – c’est le corps en tant qu’archive vivante. L’archive, c’est la documentation, c’est de la matière que l’on peut toucher mais qui est reliée un patrimoine immatériel. L’archive immatérielle peut aussi être transmise dans et par le corps : on peut obtenir une connaissance à travers le corps, à travers le vécu. Je le vois comme un véhicule capable de transmission et de connexion entre le passé, le présent et le futur. C’est un objet d’étude très riche.

 

Et c’était le sujet de ta recherche doctorale…
C’est curieux parce que j’ai passé plusieurs années dans ma pratique artistique sans trop réfléchir à ce que j’ai fait. C’est le doctorat qui m’a permis de prendre de la distance par rapport à ma pratique et de voir ce qu’il y a en commun dans mes projets précédents. Il y a le corps et il y a une méthodologie de l’archive, qui est liée au fait que j’ai travaillé comme archiviste dans des projets au Brésil. Cela m’a donné une certaine connaissance que j’ai pu déplacer dans ma pratique artistique. Il y a une troisième chose qui est l’autre : je comprends le monde et moi-même à travers l’autre, à travers la relation à l’autre. Je préfère parler de choses à travers l’autre, à travers le corps de l’autre, plutôt qu’à partir de moi-même.

 

 

Ton projet consiste à réactiver les collections disparues d’un musée à partir de l’expérience des autres. Explique-nous ce que tu entends par là.
Ma proposition consiste à visiter ce musée à partir de gens dont le corps a été en contact avec ces objets et à partir de qu’ils vont me raconter à travers des gestes, des sens, et à travers la parole. Je vais collecter des récits de personnes qui ont vu les objets, qui les ont étudiés, admirés, photographiés, restaurés, manipulés… des membres du personnel mais aussi des visiteurs. Mon idée est de créer un musée à partir des récits des personnes que je vais rencontrer. Il n’y a pas que les documents scientifiques qui sont des sources pour “réactiver” les objets disparus. Je vais voir comment je peux activer ces objets à partir du corps de l’autre.

 

Quel écho ce projet FRArt pourra-t-il trouver à l’ESA Saint-Luc Liège ?
Le projet va commencer le 1er décembre. Je serai sur le terrain, au Brésil, en juillet-août 2022. J’ai proposé d’intervenir ensuite au 1er quadri 2022-2023, peut-être à partir d’un workshop, qui devra être défini avec les responsables des options… Je voudrais motiver les étudiants à conceptualiser une idée, chercher comment matérialiser quelque chose d’immatériel. Le but serait de chercher un résultat matériel, une sorte de traduction, sous forme d’image, de photographie, de publication. On verra comment je pourrai proposer ma collaboration !

 

 

 

Deux autres projets non-retenus au second tour de la sélection

Lors de la première étape de sélection en novembre, la Commission FRArt avait retenu trois des sept projets présentés à l’ESA Saint-Luc Liège. Bien qu’ils n’aient pas été retenus par le Jury artistique international du FNRS, qui classe les projets, l’ESA tient à saluer l’investissement et l’enthousiasme des autres artistes et collectifs qui ont été accompagnés et ont déposé des dossiers de grande qualité.
Pinky Pintus, associée avec l’artiste Jo De Leeuw et l’anthropologue Guy Massart, ont proposé un projet de recherche sur l’origami et le pli en grand format. L’objectif du collectif était de questionner la relation au “chez soi” à travers des ateliers de création collective, explorations plastiques dont les réalisations devaient s’incorporer dans l’espace public, tandis que le regard de l’anthropologue, en “observation participante”, documentait le processus de création.
L’artiste plasticien Jérôme Bouchard a quant à lui présenté un projet concernant la représentation plastique des paysages industriels à partir de la réinterprétation des relevés cartographiques obtenus par la technologie LIDAR, utilisée par les géographes et les géomaticiens. L’exploration artistique devait matérialiser les données d’erreur générées par cette technologie, c’est-à-dire donner à voir ce qui n’est pas visible.
Espérons que ces deux beaux projets trouveront d’autres opportunités pour se concrétiser !

 

 

 

 

Rédaction :
Noémie Drouguet