
Dans les rayonnages, rien ne dort vraiment. Les livres respirent à bas bruit. Ils attendent qu’on les choisisse — ou qu’on les débusque. Du 2 au 4 février, à l’ESA Saint-Luc Liège, les étudiant·es de BAC 3 CVG ont décidé de soulever les couvertures, de regarder sous les coutures. Intitulé Les Dessous du livre, le workshop mené par la graphiste et illustratrice Camille Nicolle s’est attaqué à ce que l’objet-livre dissimule : chaînes, circuits, décisions, flux invisibles.
Car un livre n’apparaît jamais seul. Avant d’être tenu entre deux mains, il a été lu, refusé, corrigé, maquetté, imprimé, transporté, stocké, conseillé. Il a traversé des regards et des choix. À Saint-Luc, il s’agissait de remonter le fil — ou plutôt la chaîne.

Le workshop s’est déployé en quatre temps : balade, enquête, atelier, affichage. D’abord, faire équipe. Puis sortir. Direction la bibliothèque de l’école, le B3, la librairie. Choisir trois livres parmi des milliers. Mais choisir comment ? À partir de quoi ? Un dos trop rouge ? Une typographie trop bavarde ? Un titre qui claque ?



Co-organisé avec la librairie La Grande Ourse, le projet a permis aux étudiant·es de rencontrer celles et ceux qui décident de l’entrée et de la sortie des ouvrages : libraires, bibliothécaires, passeurs. Là où l’on croit à l’instinct, il y a souvent une ligne éditoriale. Là où l’on parle de goût, il y a aussi des contraintes économiques.
De retour à l’atelier, les trouvailles se partagent, les intuitions s’affinent. La sélection se resserre : un livre par groupe. Commence alors l’enquête. Qui est derrière la couverture ? Auteur·rice, éditeur·rice, graphiste, imprimeur·se, diffuseur·se. Quels outils ? Quels choix de papier ? Quels arbitrages budgétaires ? Le livre devient territoire.


Récolter de la matière : mots, lettres, formes, fragments de conversations. Puis composer. Les étudiant·es ont travaillé à partir de moyens d’impression variés — photocopieuse, risographie, sérigraphie — pour produire une série d’affiches au format A3. Des affiches pour transmettre, questionner, révéler. Pour crier parfois. Ici, le graphisme ne sert pas à enjoliver : il enquête. Il articule le fond et la forme. Il organise un parcours de lecture dans l’image. Il rend visible l’invisible.
« Il dépend de celui qui passe, que je sois tombe ou trésor, que je parle ou me taise », écrivait Paul Valéry sur le fronton du Palais de Chaillot. Dans la salle Point Virgule, les affiches semblaient reprendre l’injonction à leur compte : ami·e, n’entre pas sans désir.

Chez Camille Nicolle, le livre est un terrain de jeu sérieux. Elle dessine, construit des livres, imprime des affiches, tisse des liens. Installée à Tournai, au bord de l’Escaut, elle revendique l’art de croiser les pratiques. Au-dessus de son bureau, deux cartes : « Constructeurs d’absurde / Bricoleurs d’utopie » et « Tous les chemins mènent à Tous les chemins ». Tout un programme.
À Saint-Luc, elle n’est pas venue transmettre une méthode clé en main, mais un protocole ouvert : chercher en faisant, se laisser surprendre, accepter l’infini de la recherche. Faire des rencontres. Approfondir ses choix. Travailler collectivement. Raconter une histoire.


Mercredi à 16h, la restitution a transformé l’espace Point Virgule en laboratoire exposé. Affiches accrochées, discussions ouvertes, circulation fluide entre étudiant·es, enseignant·es, visiteur·ses. Les résultats resteront visibles à la bibliothèque, prolongeant l’enquête dans le quotidien des rayonnages.
Au fond, il ne s’agissait pas seulement de parler du livre. Mais de comprendre qu’un objet culturel est toujours politique : fait de choix, de réseaux, de moyens de production. Explorer le livre comme espace graphique, narratif et matériel. Interroger sa fabrication artisanale. Et rappeler que derrière chaque couverture, il y a un monde.
Les Dessous du livre n’ont pas livré toutes leurs réponses. Tant mieux. Ils ont ouvert des pistes, déplacé des regards, et rappelé que le graphisme peut être un outil d’enquête autant qu’un geste esthétique.

